5G : prêt pour l’embarquement ? | La Presse


La 5G est officiellement arrivée au Canada depuis un an, les téléphones compatibles ne sont plus une curiosité et les réseaux sont de plus en plus étendus. Entre théories du complot et excitation de geek, y a-t-il réellement un intérêt immédiat pour le consommateur ? La Presse a pesé le pour et le contre avec des experts.


Karim BenessaiehKarim Benessaieh
La Presse

Trois raisons de ne pas virer 5G

Forfaits cellulaires inadaptés, applications rares, technologie encore embryonnaire : les arguments sont nombreux pour ne pas embarquer dès maintenant dans la 5G. Voici trois raisons qui expliquent l’indifférence de l’écrasante majorité des consommateurs.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Depuis mars 2020, avec l’arrivée du Galaxy S20 au Canada, les téléphones compatibles 5G sont légion au pays.

Pas de la « vraie 5G »

Depuis que Rogers a annoncé, il y a un an, son premier réseau 5G dans plusieurs grandes villes canadiennes, rapidement suivie par Bell, Telus puis Vidéotron en décembre dernier, des millions d’usagers peuvent voir apparaître de temps à autre les deux lettres 5G tout en haut de leur téléphone. Pour eux, le changement se résume souvent à une seule statistique : des vitesses de téléchargement plus grandes, jusqu’à 800 Mb/s dans les meilleures conditions. C’est de trois à quatre fois plus rapide que la 4G.

Mais pour le professeur Ke Wu, du département de génie électrique à Polytechnique Montréal, cette vitesse n’est qu’un aspect de la 5G, et sûrement pas le plus important. « La 5G va au-delà des vitesses de transmission, on parle de connectivité massive, de l’expansion de l’internet des objets. Ce qu’on a présentement, ce n’est pas de la vraie 5G, tout au plus de la 4G évoluée. »

D’abord, précisons que les réseaux 5G canadiens actuellement offerts au commun des mortels utilisent les mêmes bandes de fréquences que la 4G, soit autour de 600 MHz et 2,5 GHz. Les fréquences autour de 3,5 GHz, plus porteuses, ne seront mises aux enchères qu’en juin prochain. Quant aux fameuses ondes millimétriques, celles à partir de 24 GHz, qui promettent des vitesses et des latences spectaculaires, leur attribution n’est toujours pas au programme.

Ce sont ces fréquences qui permettront de réaliser deux des plus importantes promesses de la 5G : jusqu’à 1 million de dispositifs par kilomètre carré, contre 2000 présentement, et une latence de 1 milliseconde plutôt que 50. Les réseaux 5G actuels n’améliorent que très peu les performances à ce chapitre.

Chez Bell, Nicholas Payant, vice-président, connectivité et infrastructures, assure qu’il s’agit de « vraie 5G ». « C’est la première version, la première itération. Nous avons mis en place un réseau qui va permettre d’avoir une évolution des vitesses et de meilleures latences. La 5G va continuer d’évoluer, on en est vraiment au début. »

Avantages peu convaincants

Vous utilisez Waze pour vous guider en voiture à travers les bouchons, en profitez pour lire en cachette un courriel aux arrêts, écoutez Spotify avec votre téléphone cellulaire, parlez à votre vieille mère de temps en temps, allez faire un tour sur YouTube ou Netflix à temps perdu. Aucune de ces activités n’est réellement améliorée par la 5G. « En date d’aujourd’hui, ça n’a pas vraiment d’impact pour le commun des mortels », estime Benoit Fortin, propriétaire de la boutique Oups.ca, important revendeur d’appareils usagés qui compte des boutiques à Québec, Brossard et Jonquière.

Il estime que 95 % de ses clients ne savent même pas réellement ce qu’est la 5G et ne l’exigent pas au moment d’acheter un téléphone. « Ce n’est pas un argument de vente. Netflix, ça marche très bien à 50 Mb/s. La 4G fait déjà une super job. Que ça prenne 15 secondes plutôt que 45 pour télécharger un film, il faut vraiment être impatient pour que ce soit un argument. »

Les applications conçues pour tirer profit de la 5G sont encore rares, reconnaît Nicholas Payant, chez Bell. « Waze, c’est une application bâtie pour la 4G. Dans le futur, avec l’arrivée d’applications adaptées, on va voir une évolution, c’est une industrie très rapide. »

Forfaits inadaptés

Quand on parle de données et de l’internet, deux univers se côtoient. Côté cellulaire, on offre par exemple chez Bell et Rogers des forfaits « données illimitées » pour 85 $ par mois qu’on assure adaptés à la 5G. Dans les faits, l’utilisateur a droit à 20 et 25 Go de données à pleine vitesse avant de voir sa bande passante ralentie à 512 kb/s, soit 1000 fois plus lent que ce que peut permettre la 5G.

Pour à peu près le même prix, le consommateur aurait chez lui l’internet filaire à 1000 Mb/s fourni par Bell, avec données réellement illimitées sans ralentissement.

Les données cellulaires coûtent cher, et l’arrivée de la 5G devrait faire exploser leur utilisation. Un exemple : pour un utilisateur cellulaire imprudent qui profiterait de la vitesse maximale de la 5G, au centre-ville de Montréal, il suffirait de trois minutes de téléchargement pour brûler ses 20 Go mensuels. En une demi-journée de tests le printemps dernier, La Presse a ainsi consommé sans s’en apercevoir 7 Go de données. Tant chez Bell que chez Rogers, on reconnaît que les utilisateurs qui ont accès à de plus grandes vitesses utilisent en fin de compte plus de données. On assure toutefois que les forfaits ont évolué et qu’ils sont aujourd’hui plus généreux. Et ce n’est pas fini, estime Kye Prigg, vice-président principal, réseaux d’accès et opérations, chez Rogers. « D’un point de vue technique, la 5G va permettre aux opérateurs d’offrir plus de données à meilleur coût. Est-ce que ça va donner de meilleurs forfaits dans le futur ? Je ne veux pas commenter là-dessus, mais ça va le permettre. »

Ce que la 5G promet (comparativement à la 4G de base)

Latence de 1 ms (contre 50 ms)

Vitesse de 20 Gb/s (contre 100 Mb/s)

1 million de dispositifs au kilomètre carré (contre 2000)

65,50 $

Coût moyen en 2019 d’un forfait cellulaire au Canada comprenant 10 Go avec appels illimités, selon le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC)

10 millions

Nombre de Canadiens qui ont théoriquement accès à la 5G, répartis dans 150 villes, selon Rogers

8%

Connexions cellulaires utilisant le réseau 5G au Canada en 2021, selon Statista

10,3 milliards

Investissements mondiaux estimés dans les infrastructures 5G en 2020, soit le double de l’année précédente, d’après Gartner

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Les meilleurs téléphones disponibles en 2021 sont compatibles 5G, qu’ils soient iOS ou Android, et ils le seront tous d’ici un an ou deux.

À la défense de la 5G

Vous êtes un superutilisateur, avez besoin de gros fichiers rapidement, aimez la nouveauté et voulez que votre téléphone ait une bonne valeur de revente ? Voici quelques bonnes raisons d’embarquer dans le train 5G dès maintenant.

Les meilleurs téléphones

« Ce sont les meilleures télévisions, point. » En 2015, La Presse titrait ainsi un dossier sur une innovation encore peu répandue, mais qui faisait frémir les technophiles : la 4K. On pourrait essentiellement reprendre le même argument pour la 5G : les meilleurs téléphones disponibles en 2021 sont compatibles, qu’ils soient iOS ou Android, et ils le seront tous d’ici un an ou deux. « Si vous êtes quelqu’un qui aime les meilleurs téléphones, les plus récents, que vous le vouliez ou non et même si vous n’utilisez pas cette fonction, vous allez avoir un appareil prêt pour la 5G », dit Eric Smith, vice-président senior à l’Association canadienne des télécommunications sans fil (ACTS). Il reconnaît cependant qu’avoir de tels téléphones en ce début d’année 2021 revient à « acheter une voiture sport de 200 000 $ qui ne ferait que rouler dans les rues de Montréal ». « Vous allez être frustré. Mais ces téléphones vont mettre plus de demande sur les réseaux cellulaires, qui eux vont développer de plus grandes capacités pour les desservir. »

Pour Benoit Fortin, propriétaire des boutiques Oups.ca, il est évident qu’un téléphone 5G acheté aujourd’hui aura une meilleure valeur de revente dans quelques années. « Aujourd’hui, ça ne change rien, à mon avis. Mais à prix égal, je recommanderais le téléphone 5G, pour être prêt quand la majorité des clients vont y voir un intérêt. »

C’est que même s’ils ne sont pas connectés à un réseau 5G, ces nouveaux téléphones plus coûteux bénéficient de nouvelles technologies qui les rendent plus performants. Processeurs plus rapides, meilleure gestion de la pile, capacité à assumer des fichiers plus lourds sont des prérequis pour la 5G dont profitent dès maintenant leurs propriétaires.

Les gros utilisateurs

Imaginez qu’en marchant, vous constatez que vous avez oublié de télécharger un gros fichier vidéo de 2 Go avant une réunion importante. Ou que vous n’avez pas le goût d’attendre trois minutes pour jouer à un jeu vidéo lourd sur votre téléphone dans le métro. Ou que vous êtes de ces hyperactifs qui ont besoin de tout pour hier. Vous faites partie de ces superutilisateurs qui ont sauté à pieds joints avant tout le monde dans le réseau 5G. Combien sont-ils ? Les statistiques ne sont pas dévoilées par les fournisseurs, mais Rogers a précisé dans ses états financiers pour le troisième trimestre avoir enregistré une hausse de 60 % de ses abonnements aux données illimitées, portant leur nombre à 2,2 millions.

Pour Nicholas Payant, chez Bell, la 5G vient combler un besoin chez ces « adopteurs précoces », « dans un monde où tout va vite, pour ceux qui veulent consommer ici et maintenant ». Outre la vitesse de transmission, incontestablement plus grande grâce à la 5 G, il soutient que la latence, soit le temps nécessaire à une communication aller-retour entre un appareil et un serveur, est également plus basse. Précisons que les tests de La Presse n’ont pas permis de voir une différence significative à ce chapitre. « Ça dépend de l’endroit où tu es, et ça va évoluer, annonce le vice-président. Dès maintenant, on peut constater une meilleure vitesse et une interaction plus rapide, qui permet d’aller chercher du contenu enrichi, d’avoir accès à des jeux immersifs, de la réalité virtuelle. »

Préparer l’avenir

Guillaume Thérien, directeur général du « hub créatif » Zú fondé par Guy Laliberté, est sans contredit un enthousiaste de la 5 G, qu’il perçoit comme « une révolution mobile ». Pour plusieurs des jeunes pousses hébergées par cet incubateur, la 5G n’est pas qu’une possibilité lointaine, mais une occasion d’innovation à saisir dès maintenant. « Il faut se préparer à cette révolution. La technologie n’est pas à 100 % déployée et à son potentiel maximal, mais si tu as déjà beaucoup d’appareils sur le marché, ça va se déployer. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Pour Guillaume Thérien, directeur général du « hub créatif » Zú, la 5 G n’est pas qu’une possibilité lointaine, mais une possibilité d’innovation à saisir dès maintenant.

Application de géolocalisation qui affiche de la réalité augmentée selon le lieu, caméra capable de diviser une seule prise en 40 personnes différentes, projections murales qui interagissent avec le spectateur, sport avec casque de réalité virtuelle… La 5 G a déjà fait son entrée chez Zú, explique-t-il. Pour s’y préparer, il vaut mieux être parmi les premiers à l’essayer et à proposer des pistes. « Si quelqu’un te dit exactement ce qui va arriver avec la 5G, il va avoir tort, dit-il. On n’en est pas là, on est en mode expérimental. Il faut essayer, voir ce que ça donne. Personne n’avait imaginé le “streaming”, c’est arrivé avec des tests, de l’expérimentation… et une adoption massive. »

La 5 G au Canada

400 000

Nombre d’emplois, durables et temporaires, que la 5G créera au Canada d’ici 2026  pour la construction et l’opération du réseau, selon Accenture.

3e

Rang mondial occupé par la vitesse de téléchargement du réseau 5G au Canada en août 2020, selon OpenSignal, derrière les États-Unis et les Pays-Bas.

620 Mo / s

Vitesse moyenne de téléchargement estimée au Canada en 2023, selon l’Association canadienne des télécommunications sans fil.





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